Rue Basse, Rue Haute. [CINE-DOC]

Pas de séance...

 

Le dernier documentaire de Quentin Jagorel dépeint une réalité invisibilisée des médias dominants. En effet, « Rue Basse, Rue Haute » fait référence à la ville de Drocourt, village situé à quatre kilomètres d’Hénin-Beaumont, au cœur du bassin minier du Pas-de-Calais. L’énarque-réalisateur s’intéresse en particulier à la cité de La Parisienne, ancien coron qui porte en soi les vestiges de ce passé industriel.

 

 

 

 

 

Une esthétique travaillée.

Ce documentaire montre tout d’abord des images de l’ancienne cité minière, dont l’âpreté contraste avec la douce voix d’Adèle Van Reeth. L’ancienne cokerie de Drocourt nous est présentée à travers ses grandes structures en métal, ses cheminées, mais aussi ses dégradations liées au temps. Cette histoire industrielle est ancrée dans le paysage, comme un « passé qui ne passe pas » : les fosses marqueront éternellement les terres.

Cette atmosphère nostalgique est également décrite au sein des foyers : casseroles en cuivre, rideaux blancs en dentelle, figurines animales en porcelaine, meubles massifs en bois… Le cadre semble à nouveau figé dans le passé, reflétant peut-être la brutalité avec laquelle leur activité professionnelle s’est interrompue. La cité de La Parisienne était en effet reliée à la cokerie de Drocourt, une usine de production de coke, obtenue par l’extraction de la houille. Vitrine de l’industrie charbonnière française au XXe siècle, ses activités ralentissent progressivement à partir des années 1990, jusqu’à la fermeture définitive en 2002.

 

Une approche sociologique.

L’approche de Quentin Jagorel est plutôt sociologique, étant donné que le documentaire se construit d’entretiens semi-directifs : il s’agit, en priorité, de laisser la parole aux habitants, et c’est à travers eux que l’on découvre la cité. Les questions posées par l’auteur sont les suivantes : Comment vit-on à La Parisienne ? Les habitants de la cité s’y sentent-ils attachés ou assignés ? Ces murs de brique, cette lumière pâle, cette odeur acide que dégage l’usine chimique non loin… tous ces marqueurs de l’espace façonnent-ils un rapport particulier au monde et aux autres ? Quentin Jagorel adopte ainsi un angle microéconomique et souhaite comprendre les interactions entre les habitants et leur territoire.

Ce documentaire met ainsi en exergue plusieurs profils, parfois antagonistes. Auparavant, la ville de Drocourt accueillait principalement des mineurs et des agriculteurs. Les mineurs étaient des ouvriers précaires et soumis à des conditions de travail très exigeantes. Ils ont connu le salariat, la vie en communauté ou encore les logements planifiés. Les agriculteurs avaient également des conditions de travail difficiles, cependant leur statut était indépendant et non salarié. Leurs logements étaient épars, leurs horaires amples, leurs relations sociales avec l’extérieur moins fréquentes.

Aujourd’hui, on retrouve des descendants de ces populations, dont les métiers ont changé, mais pas les catégories socio-professionnelles pour autant. La plupart des habitants sont des ouvriers qualifiés ou non, qui font partie des classes moyennes inférieures et vivent simplement, à l’écart de la société de loisirs. Une minorité a cependant eu la chance de continuer leurs études supérieures, ce qui a inévitablement creusé un fossé avec le reste des habitants, notamment topographique.

Un esprit de communauté.

Malgré les conditions difficiles de vie, la camaraderie est perpétuellement mise en avant à la cité de La Parisienne. Cet esprit provient du passé minier, pendant lequel les mineurs se montraient tous solidaires : en cas de décès d’un des leurs par exemple, tous soutenaient la veuve et ses enfants. Au quotidien, cette solidarité se reflétait au sein de la place centrale, qui accueillait jeux et discussions. Aujourd’hui, cette camaraderie se ressent chez les anciens, mais pas seulement : le village étant composé de moins de 3000 habitants, la cité étant plus petite encore, chaque évènement réunit et forge un esprit de communauté.

Car, en regardant la cité de La Parisienne, c’est bien d’une communauté dont on a l’impression, au sens durkheimien. Concernant les valeurs, on assiste à une conscience collective forte et à un esprit communiste. Cela peut être dû à l’urbanisme, les logements miniers étant similaires et mitoyens, divisés entre une « rue basse » et une « rue haute » ; mais aussi à la reproduction sociale, puisque très peu d’habitants quittent Drocourt. Concernant la structure, les habitants font preuve d’un sentiment général de sécurité, et jouent sur un droit répressif, qui sépare le groupe des outsiders. Ces outsiders sont néanmoins régulièrement au centre des discussions des habitants, dénoncés pour cause de petite délinquance. Alors même que ce vandalisme est léger et peu fréquent, la conscience de groupe pointe du doigt les outsiders, et en cela réassure le noyau communautaire.

Deux absentes qui questionnent.

Deux problématiques sont néanmoins absentes du documentaire : la religion et l’écologie. La religion, d’abord, apparait en filigrane sans jamais être mentionné. L’Eglise Sainte-Barbe, sur la place principale, est en effet apparente mais fermée au public pour cause d’amiante. Le réalisateur précise que, même sans ça, la population de cette région est très sécularisée. Pourquoi ? Le communisme politique en est-il une cause ou une conséquence ? D’autres formes du croire sont-ils perceptibles ?

L’écologie, ensuite, n’est pas du tout mentionnée. C’est même plutôt l’inverse : certains habitants regrettent le chauffage au charbon. Comment cette apathie écologique est-elle possible, alors même que les centrales minières ont été au cœur de nombreux débats ? Le programme communiste n’en fait-il pas état, notamment avec son projet de rénovation des habitats miniers ?

Rue Basse, Rue Haute.

Pour l’esthétique rurale et pour les témoignages d’individus ordinairement invisibles, ce documentaire pose des questions sociologiques très pertinentes. « Rue Basse, Rue Haute » nous compte l’histoire d’une vie industrielle en communauté et de ses habitants partagés entre nostalgie et projets pour le futur. En espérant que ce documentaire soit diffusé à plus grande échelle, pour encourager les recherches sur ces zones invisibilisées.

Référence Ciel Vagabond